Déclaration d’attentat

– 12 juin 1994 –

Parades, attaques et meurtres néo-nazis sont à nouveau des événements quotidiens dans ce pays, tout comme les rituels politiques de manifestation de dégoût et de pitié qui s’en suivent. Les dessous de Solingen1 révèlent que la mobilisation raciste n’est pas seulement tolérée, voire encouragée et voulue par l’État et les flics, mais que même son apogée — le meurtre — n’est pas un accident : à Solingen, un gang néo-nazi de meurtriers a été formé, activé et protégé des poursuites par les flics. Cinq femmes et filles turques en sont mortes.

La mobilisation raciste est utilisée comme justification des nouvelles politiques d’immigration et d’asile de l’État. Dans un climat d’attaques contre les réfugiés, une atmosphère rendant possible toute sorte de traitement inhumain à leur égard est créée.

En faisant des grèves de la faim, des manifestations, des occupations d’administrations municipales, en refusant les colis alimentaires ou en les jetant par la fenêtre, beaucoup de femmes et d’hommes réfugiés ont protesté contre le fait qu’ils soient écartés de l’aide sociale et contre l’approvisionnement par colis alimentaires2. Alors que dans leurs pays d’origine leurs moyens de susbsistance leur ont été volés, ils doivent ici se défendre contre une destruction infligée par des mesures racistes. Ils se battent contre la nouvelle législation spéciale effective depuis le 1er novembre 1993 qui vise à les stigmatiser comme personnes « de qualité inférieure » et qui leur dénie le droit à une existence humaine. Pour la première fois de l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre, un groupe entier de personnes (femmes, enfants et hommes réfugiés sans passeports allemands) a été exclu de l’assistance du dit minimum vital.

Sur le sol de la RFA, ils sont placés dans des camps entourés de murs, de clôtures et de gardiens, des camps où ils doivent vivre dans des espaces étroits et sous tutelle. Ayant fui les pays d’Europe de l’Est, d’Afrique, d’Asie, chassés par des guerres nationalistes et racistes ainsi que par des luttes de pouvoir, par des viols, des persécutions racistes, la destruction et l’absence de perspectives résultant de l’éclatement de leurs structures sociales, ils sont ici désignés comme réfugiés économiques et comme population en surabondance, et sont sous le coup d’une législation spéciale.

La politique nationale d’asile3 est le prolongement d’une politique de destruction et de pillage dans les pays d’origine des réfugiés, menée et encouragée par les riches régimes métropolitains et les banques pour que soit adopté leur « Nouvel Ordre Mondial » patriarcal. Les habitants des pays appauvris de ce monde ont été définis depuis des décennies comme « population excédente » par les régnants (« crise mondiale de la population», « explosion de la population », etc.).

Ceux qui ont réussi à venir ici se retrouvent confrontés à la même politique et à la même idéologie.

La législation spéciale vise à dissuader les réfugiés de venir ici, de rendre le plus insupportable possible leur séjour, et de faciliter le plus possible les expulsions. Après que les réfugiés ayant fui la guerre de Bosnie ont été acceptés en Allemagne — si des particuliers prennent en charge leurs frais —, la loi dite de prestations aux demandeurs d’asile (Asylbewerber-Leistungsgesetz) a remplacé l’aide sociale pour les nouveaux arrivants. Cette loi établit un système de mise sous tutelle, un système dégradant de « prestations matérielles » (bons d’achat, friperie, ravitaillement forcé…). Cette absence d’allocations en espèces est particulièrement difficile dans un monde où presque toutes les activités de la vie et la satisfaction des besoins sont associés à l’argent. Cela cherche à rendre impossible pour les réfugiés de prendre soin d’eux-mêmes, de renouer avec leurs habitudes de vie, de se faire des contacts et de partager une vie sociale. De cette manière, ils sont soumis à l’arbitraire raciste des autorités. On cherche ainsi à empêcher l’échange d’expériences et de conseils avec les autres, à ce que les avocats ne puissent plus être payés

— ce par quoi toute issue judiciaire est abolie dans les faits.

Les soins médicaux sont également réduits drastiquement. Seules les maladies aigües, mortelles ou contagieuses sont traitées mais pas les maladies chroniques ou les effets à long terme de la malnutrition, de la torture, des blessures de guerre ou de violences (sexuelles). Seul l’arbitraire des services publics décide qui et quoi doit être soigné. Le manque d’espèces est associé à un travail obligatoire à 2 DM de l’heure, et un refus peut aboutir à la perte de l’argent de poche ridicule (mensuellement 40 DM par enfant et 80 DM par jeune et adulte). Et tout ceci est associé à la perspective inévitable de l’ expulsion. […]

Pour les entrepreneurs ingénieux, la distribution de colis alimentaires signifie un nouveau marché et de juteux profits. La valeur marchande de ces colis est bien inférieure aux prix auxquels les villes les paient. Les coûts d’emballage, de transport, etc., sont répercutés sur les réfugiés. Par conséquent ils ne reçoivent en fait qu’environ 50 % des aides sociales auxquelles ils ont droit. […]

Dans l’affaire de sous-approvisionnement de produits alimentaires pour les femmes, les enfants et les hommes réfugiés, l’entrepreneur bavarois Herbert Weigl est le principal profiteur, et celui qui encaisse le plus grâce à la politique nationale d’asile : la société Weigl à Nuremberg s’est assuré les contrats de l’approvisionnement pour tous les logements de réfugiés en Bavière et de beaucoup dans d’autres Länder. […]

La distribution des colis alimentaires dans les foyers et camps de réfugiés est une forme d’alimentation obligatoire telle qu’il y en a en psychiatrie et en taule. La dépossession est ainsi toujours associée à l’aliénation, l’humiliation pointilleuse et la dépréciation, pour empêcher une action personnellement responsable et sûre, pour réduire les expériences sociales au minimum, pour casser les résistances et les oppositions. […]

Les lois spéciales contre les réfugiés sont l’élément d’une politique générale de sélection qui concerne les handicapés, les personnes âgées, les malades et les pauvres.

D’une part, l’ajustement et la soumission sont ainsi imposées sous un ordre d’exploitation accru : chômage croissant, pauvreté, allant de pair avec l’expansion et la légalisation du dit deuxième marché de l’emploi (mauvais salaires sans protection sociale ni protection contre le licenciement). Ce sont en particulier les migrantes qui sont concernées mais cela touche aussi les femmes ayant un passeport allemand. En même temps a également été développé le marché de l’emploi illégal (le « troisième ») qui est aussi la seule perspective d’emploi pour les migrants (expansion de la prostitution et du commerce de femmes d’Europe de l’Est, ménage, commerce ambulant, etc). […]

L’existence menacée (que constitue le statut de « population excédente ») des clandestins, des réfugiés de guerre, des demandeurs d’asile nouvellement arrivés et soumis au nouveau dispositif de demande d’asile, peut être directement convertie en une expansion des second et troisième marchés du travail, et peut être avidement exploitée, chose que les pouvoirs dirigeants accueillent à bras ouverts. Ils sont utilisés comme « stock de travailleurs » pour attaquer le système salarial en général, ce qui permet aux dirigeants de stabiliser une fois de plus la position

de puissance économique de l’Allemagne — et beaucoup s’en félicitent, même chez les soi-disant « multicultis » ! […]

Par diverses actions — campagnes contre les camps, les lois spéciales et l’approvisionnement obligatoire, actions contre les expulsions et les centres de rétention, début d’organisation de refuges, occupations d’églises, etc. — une minorité de la population de cette société essaie de briser le consensus raciste, sexiste et antisémite.

Notre contribution : dans la nuit du 12 au 13 juin, nous avons exprimé notre rage explosive contre divers camions appartenant à la Weigl-MEIGO à Nuremberg et à Meilitz-Gera.

MEIGO, Weigl et tous les autres profiteurs : assez des profits faits sur le dos des réfugiés ! Nous soutenons les revendications des femmes et hommes réfugiés :

« Nous voulons une vie humaine ! « Abolition des colis alimentaires et du ravitaillement de masse

— paiement complet des allocations sociales ! « Argent en espèces et fin du système des services ! « Contre l’absence de soins médicaux. Pour une égalité de traitement pour tous ! « Contre les friperies — paiement complet des allocations ! « Contre le travail forcé — pour l’abolition de l’interdiction de travail ! « Abolition de la loi raciste de prestations aux demandeurs d’asile !

« Contre tous les centres de rétention ! « Contre les expulsions racistes. Le droit de rester pour tous ! »

Pour le droit à l’existence de toutes les personnes marginalisées, au-delà des critères de performance capitalistes patriarcaux et des normes de valeurs ! Droit de rester pour tous les réfugiés, femmes, enfants et hommes !

Rote Zora, 12 juin 1994

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1. Dans la nuit de la Pentecôte en mai 1993 à Solingen, près de Cologne, trois fillettes de quatre, neuf et douze ans, une jeune fille de dix-huit ans et une jeune femme de vingt-quatre ans, toutes de nationalité turque, meurent dans l’incendie de leur maison. Les criminels sont des jeunes de la ville qui fréquentent les milieux néonazis. (trad)

2. Les demandeurs d’asile recevaient avant une allocation mensuelle en espèces.

3. « Politique nationale de l’immigration »

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