De l’Automne allemand au déluge sécuritaire

« Mais, je le répète : nous ne nous débarrasserons pas du terrorisme simplement en légiférant. Nous devons détruire l’humus spirituel sur lequel il prospère. Pour ce faire, il est nécessaire de mieux faire éprouver, de mieux faire sentir à nos citoyens, et particulièrement à la jeunesse, le caractère unique de l’État de droit libéral dans notre histoire nationale. »

Helmut Schmidt1

L’histoire de l’Allemagne a de nombreuses zones obscures, mais elle a au moins le mérite de mettre en évidence le fondement même des régimes démocratiques modernes et de nous éclairer sur leur effarant cynisme. Dès octobre 1950, le chancelier Adenauer signe un décret visant l’élimination des antifascistes parvenus après 1945 à intégrer l’appareil d’État. Les membres d’organisations communistes, pacifistes, antifascistes, et même de l’Association des victimes du régime nazi, sont déclarés indésirables. En 1951, le Tribunal constitutionnel déclare illégaux le Parti communiste allemand et trente-sept autres organisations politiques. Si la rupture avec le régime nazi est indéniable, la capacité de la démocratie à se protéger de tout risque de débordement par la gauche l’est tout autant. L’instinct de conservation a parfois de regrettables impératifs dirons-nous. Comme celui de devoir laisser à de hauts postes de l’appareil d’État d’anciens nazis ayant transféré leurs compétences, de la mise en œuvre de l’idéologie du IIIe Reich à la défense du libéralisme. Globke, ancien nazi de haut rang, devient ainsi en 1953 le bras droit d’Adenauer qui le nomme secrétaire d’État. En 1958, plus de huit cents anciens nazis occupent de hautes fonctions dans la justice et environ trois cents sont à la direction de la police. La même année en France, Papon est nommé préfet de Paris par un général de Gaulle ayant triomphé des Allemands… et de la résistance révolutionnaire2. Loin d’être de malencontreux événements révélant un problème conjoncturel, ces exemples d’après-guerre éclairent sur la nature même de la démocratie. La démocratie et la dictature sont les deux faces d’une même monnaie, dénonceront les antifranquistes espagnols à la mort de Franco. Et cette monnaie est frappée du sceau d’un capital pragmatique qui fait tanguer les régimes politiques au gré de ses intérêts.

Dans la RFA des années soixante, les mouvements étudiants ont progressivement adopté cette analyse. Bien que l’assassinat de Benno Ohnesorg au cours de la manifestation du 2 juin 1967 ait pu être perçu comme une preuve de la nature fasciste de la RFA, il convient de souligner, comme l’opposition extraparlementaire l’avait alors fait, que le fascisme d’un État ne se caractérise pas par la puissance de sa répression ou par l’instauration de la terreur. Le fascisme d’État a pour objectif la destruction des organisations émancipatrices et peut l’atteindre par d’autres moyens que ceux ouvertement violents. Ainsi, dans la conception de « société structurée»3 qui caractérise alors la RFA, toute organisation de lutte au sein du mouvement ouvrier a été intégrée, annihilant ainsi toute possibilité d’antagonisme réel au sein du système. Dans ce modèle de société où les intérêts de toutes les classes seraient conjoints, le pluralisme politique n’est que la façade d’un parti unique, celui de l’ordre libéral démocratique. De surcroît, la violence fasciste et la prétendue non-violence de la démocratie bourgeoise ne s’opposent pas, puisque celle-ci camoufle la violence inhérente à toute société de classes. Jusqu’à la fin des années soixante, en l’absence d’opposition politique réelle au régime post-fasciste, la fiction d’une société pacifiée a pu masquer la violence structurelle de la société ouest-allemande.

En 1969, après les lois d’exception, après la manifestation du 2 juin 1967, après mai 68, la victoire électorale du parti socialiste SPD et le slogan du chancelier Brandt « Osons plus de démocratie » inaugurent une ère nouvelle. Certains, dans l’opposition extraparlementaire, ont alors pu douter : peut-être le capitalisme n’engendrait-il pas forcément le fascisme. Leurs doutes seront vite infirmés : l’ère nouvelle du SPD est celle de la vengeance de l’État contre la gauche révolutionnaire. L’ordre libéral démocratique est un Ordre, et, à ce titre, il ne souffre pas les marges. Au cours des années soixante-dix, le débat politique entamé la décennie précédente dans les mouvements étudiants s’oriente encore davantage vers la question des liens entre démocratie et fascisme. Les actions des mouvements de lutte armée doivent être compris dans ce contexte, non comme une réaction à une République fédérale fille bâtarde du IIIe Reich, avec ses élites nazies recyclées et son passé mal digéré, mais comme la mise en évidence du caractère fasciste de la démocratie libérale.

L’État utilise très tôt le prétexte de la Fraction Armée rouge — la RAF — pour assouvir sa passion de la chasse aux sorcières. En janvier 1972 est proclamé l’édit contre les radicaux (le Radikalenerlass) pour que soit appliquée contre eux une véritable interdiction professionnelle (Berufsverbot4) en prétextant : « Ulrike Meinhof enseignante ou Andreas Baader employé dans la police, ça ne va pas »5. Tous les salariés du service public (soit environ 20 % de la population active) et les candidats aux postes de ce secteur sont soumis au devoir de soutenir « l’ordre libéral et démocratique » défini par la Loi fondamentale6 et de rester au-dessus de tout soupçon de conduite ou convictions subversives. Le texte condamnant l’appartenance des salariés du service public à une organisation « ennemie des objectifs de la Constitution » aurait donné lieu à 11 000 procédures, et si cette loi est remarquable ce n’est pas seulement au vu des exclusions qu’elle aurait entraînées. Au-delà, c’est surtout 3,5 millions de personnes qui sont l’objet d’enquêtes entre 1972 et 19927 et il semble bien que ce soit surtout l’opportunité de ficher un nombre considérable de gens qui ait motivé les législateurs ouest-allemands.

De 1969 à 1976, ce ne sont pas moins de cinquante-deux lois de sécurité intérieure qui sont adoptées en RFA. Les crédits pour la police des districts régionaux sont doublés sur la même période, ceux de la police fédérale sont multipliés par six et ses effectifs par deux et demi. D’après Helmut Schmidt, le BKA8 est alors une des meilleures forces de lutte anti-criminelle au monde. Horst Herold, qui le dirige de 1971 à 1981, déclare avec modestie qu’il faut en remercier les anarchistes, couplet classique que dénonce le Mouvement du 2 Juin : « Les actions révolutionnaires sont bien entendu un prétexte de choix pour restreindre les libertés bourgeoises et pour développer l’appareil répressif »9. Moins de trente ans après la chute du IIIe Reich, la RFA entend assumer à nouveau un rôle international et ne saurait souffrir la présence d’une contestation trop importante. La première puissance économique de l’Europe capitaliste est bien décidée en ces années soixante-dix à ne laisser aucune chance à la révolte issue de la contestation de la deuxième moitié des années soixante. La très forte concentration industrielle et l’implantation de groupes américains sur le sol ouest-allemand font de la RFA le fer de lance de l’offensive libérale en Europe. Mais l’important contrôle social et la répression semblent aussi mettre en évidence la fragilité de la « paix sociale » et l’affolement du pouvoir face à l’agitation.

Lorsqu’en 1977 le Chancelier Helmut Schmidt rappelle le « caractère unique de l’État de droit libéral », il ne se contente pas d’en proclamer la souveraineté. Il met en œuvre une politique de traque et de répression nécessaire au fonctionnement du régime. C’est dans ce contexte de répression brutale que Rote Zora s’organise et agit. L’année de sa formation est marquée par une réaction violente de l’État contre l’ensemble de la mouvance radicale. Toute la législation qui est alors instaurée sera une menace au travers de laquelle Rote Zora est passée, puisque les deux seules personnes jugées pour participation directe à ses attentats se sont rendues après des années de cavale10. Et pourtant, les moyens engagés par l’État contre l’ensemble des groupes révolutionnaires actifs sont démesurés. Démesurés, c’est ce qu’ils semblent être à l’époque, tant aujourd’hui ce niveau de contrôle alors exceptionnel s’est normalisé en Allemagne comme dans le reste de l’Europe. Notre quotidien ressemble à ce qui était alors un état d’urgence non déclaré.

Les effets de cet arsenal législatif restent d’actualité, et ce qui était présenté comme les armes d’un combat contre la RAF est devenu un pan à part entière du code criminel allemand. La plupart des lois et dispositions prises dans les années soixante-dix et quatre-vingt en direction des groupes armés restent en vigueur, bien que les derniers groupes considérés alors par l’État comme des « organisations terroristes » aient tous mis fin à leurs activités au cours des années quatre-vingt-dix. On doit ici beaucoup à l’aide des États-Unis qui, dès le début des années soixante-dix, ont su transmettre aux dirigeants de la RFA leurs techniques, tactiques et stratégies de counter-insurgency, les ont assistés dans la conception d’unités antiterroristes et ont suggéré leur législation. Créée comme une tête de pont américaine en Europe, la RFA — et notamment le SPD — a donc suivi avec enthousiasme la ligne anticommuniste de son mentor d’outre-Atlantique.

C’est dans la précipitation des événements de 1977 que la répression de l’État ouest-allemand à l’égard de la gauche radicale atteint son apogée. Le 8 mai 1976, quelques jours après l’attaque de l’ambassade allemande à Stockholm, Ulrike Meinhof était retrouvée morte pendue dans sa cellule. Un an plus tard est abattu Siegfried Buback, le procureur fédéral tenu responsable, entre autres, de la mort en prison de haute sécurité de trois membres de la RAF — Meinhof, Holger Meins et Siegfried Hausner. En septembre 1977 a lieu l’enlèvement de Hanns-Martin Schleyer, président du patronat allemand et ex-SS, dans le but de l’échanger contre les prisonniers de la RAF. Pour appuyer cette demande, un commando palestinien détourne un avion Lufthansa, rempli de touristes allemands, peu après son décollage de Palma de Majorque. Le 18 octobre, le commando est abattu par un groupe allemand de police d’élite lors d’une halte à Mogadiscio. Immédiatement après, Jan Carl Raspe, Andreas Baader et Gudrun Ensslin, tous membres de la RAF, sont retrouvés morts dans leurs cellules d’isolement de Stammheim, tandis qu’Irmgard Möller, isolée elle aussi, est agonisante, lacérée de coups de couteau. Le lendemain, la police française retrouve le corps de Schleyer dans un coffre de voiture à Mulhouse. Trois semaines plus tard, c’est au tour d’Ingrid Schubert (aussi membre de la RAF) de mourir pendue à la prison de Munich.

L’automne 77 est resté dans les mémoires sous le nom de l’Automne allemand. Point le plus sombre de l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre, cette période est marquée par la militarisation de l’État. L’importante offensive de la RAF, avec l’enlèvement de Schleyer et le détournement d’un avion de la Lufthansa, est contrée brutalement et une campagne de traque sans précédent est lancée contre les supposés sympathisants de la lutte armée. Quiconque est suspecté de sympathie pour la mouvance radicale est soumis à la surveillance policière constante, aux écoutes, aux perquisitions et aux arrestations. Les lois sur les crimes politiques sont durcies, la délation est fortement encouragée. Bien qu’il ne soit proclamé officiellement, l’état d’urgence est instauré. L’heure était déjà au contre-terrorisme, aux prisons de haute sécurité, aux unités de police spéciales, à l’armement lourd. Elle sera désormais au harcèlement des opposants.

Fort de son expérience de camera silens (cellules silencieuses) et de tote Trakte (sections mortes)11 , le gouvernement instaure des réglementations spéciales de détention pour les prisonniers soupçonnés d’appartenir aux groupes radicaux12. Ils sont en isolement complet, sans aucun contact ni entre eux, ni avec leurs avocats, ni avec les autres prisonniers, ni avec leurs proches, puisque les visites et le courrier sont suspendus. La législation est modifiée pour que soient réduits drastiquement les droits de la défense13. À l’extérieur, toute marque de soutien à leur égard est punissable : avoir un tract en faveur du rassemblement des prisonniers politiques ou étendre une banderole au-dessus de l’autoroute peut par exemple être passible de dix-huit mois de prison. Face à une importante crise intérieure, la RFA se tourne vers une solution militaire.

On pourrait penser que l’enjeu pour la RFA n’est pourtant pas d’éviter la défaite au sens militaire du terme, mais de parvenir à faire valoir le caractère démocratique de sa force. Les groupes dits « de guérilla » se sont attaqués à l’image de l’État et ont visé sa destruction symbolique plus encore que la destruction physique de ses structures. Ils ont largement dénoncé le caractère totalitaire de l’ordre démocratique, et, par là, sapé la légitimité du pouvoir des vainqueurs. Depuis plusieurs années déjà, ce sont particulièrement les luttes pour les prisonniers qui entament l’image de l’État lorsque celui-ci doit faire de stratégiques calculs dans l’urgence : les modalités d’incarcération des prisonniers politiques, la réponse policière et juridique aux actions, les propos des dirigeants, en cette période de vacillement du pouvoir, tout est susceptible de révéler la nature des fondements de l’État. Sûrement conscient du danger de cette crise de légitimité, mais fort de sa puissance armée, juridique et médiatique, il confirme ses positions ultra-autoritaires.

Divers moyens juridiques sont offerts à l’État pour que soient inculpées des personnes contre lesquelles aucune preuve sérieuse de participation à des actes qualifiés de criminels ne puisse être apportée. Une loi sur le « terrorisme intellectuel » condamne à la prison les auteurs de toute « approbation anticonstitutionnelle de crimes ou délits »14 . L’article 129 du Code criminel, condamnant les délits portant atteinte à la sûreté de l’État, et son adjonction, l’article 129a visant l’association terroriste, permettent de déclarer un suspect coupable d’appartenance à une « association hostile à l’État » sans qu’il y ait besoin de preuves de son implication personnelle dans les actes reprochés. De « fortes présomptions de culpabilité » sont un motif de condamnation valide. Plus de 85 % des enquêtes préliminaires en application de l’article 129a sont faites pour soutien supposé en faveur d’ « organisations terroristes », et la plupart du temps il ne s’agit que de déclarations verbales.

Sous cette pression, les fronts s’affirment plus nettement entre la mouvance radicale et la gauche libérale en voie d’institutionnalisation. Les Staatsschutzlinken, littéralement « les gauchistes défenseurs de l’État », multiplient les critiques à l’égard des actions violentes dès lors que l’État semble aussi les menacer (la création du Parti des Verts est l’un des effets indirects de cet automne exceptionnel). La pression de l’État a désarçonné un temps la mouvance radicale. Mais dès 1978, celle-ci se relève du coup dur qui lui a été porté et repart à l’action, entre autres contre la juridiction antiterroriste, le nucléaire, les projets industriels, contre les politiques racistes, le patriarcat, les technologies génétiques, l’urbanisme, l’extension de l’aéroport de Francfort ou la politique guerrière de l’OTAN. En 1979, un nouveau départ est pris et les premiers squats s’ouvrent, favorisant le développement de la mouvance autonome. De plus en plus, les actions sont menées par ce que l’on qualifie de Feierabend Terroristen15 à l’image des Cellules révolutionnaires (RZ)16 et des Rote Zora. Leurs stratégies et techniques sont alors largement analysées et reprises, au point que les RZ / Rote Zora aient été qualifiées de grandes sœurs de l’autonomie des années quatre-vingt. En effet, elles ont su contribuer aux mouvements sociaux à travers de nombreuses interventions, et ont participé, au sein de la mouvance radicale, à la construction de structures de lutte essentielles pour échapper à la répression.

Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, la hargne répressive de l’État répond aux actions commises par l’ensemble des groupes révolutionnaires, et, paradoxalement, sa panique de la contagion rebelle révèle sa relative fragilité. On peut ici se souvenir d’une déclaration d’Ulrike Meinhof pour la libération d’Andreas Baader au procès de BerlinMoabit en septembre 1974 : « […] déjà à cette époque un groupe de révolutionnaires numériquement faible suffisait à mettre en branle toutes les forces matérielles et en hommes de l’État. Il était déjà matériellement visible que le monopole de l’État sur la violence est limité, que ses forces peuvent s’épuiser, que si l’impérialisme est sur le plan tactique un monstre dévoreur d’hommes, il est sur le plan stratégique un tigre de papier. Il était matériellement visible qu’il dépend de nous que l’oppression demeure, de nous aussi qu’elle soit brisée. »17

L’utilisation de l’article 129a s’intensifie et 3 300 enquêtes concernant des dizaines de milliers de suspects « terroristes, soutiens ou sympathisants » ont lieu durant la décennie quatre-vingt. Bien que les groupes néonazis et d’extrême droite se soient multipliés après la réunification allemande, l’usage du 129a a toujours été quasi exclusivement réservé aux groupes dits d’extrême gauche18 . La plupart de ces procédures contre les membres ou soutiens présumés de groupes actifs ont dû être abandonnées tôt ou tard par manque de preuves. En dehors de celles concernant les mouvements de lutte armée lourdement punis, seules 5 à 10 % des procédures du 129a aboutissent à des condamnations. Mais il semble finalement que ce soit davantage la collecte d’informations que les sentences qui aient motivé les procédures. De plus, cela a permis à la police de tester, éprouver et améliorer des méthodes qu’il a été ensuite plus facile d’étendre et de rendre efficaces : traques longues, écoutes téléphoniques, écoutes des domiciles, utilisation systématique de taupes, chantage au repentir, contrôle de l’espace public, vidéosurveillance, etc. Dans les années quatre-vingt, près de 50 000 personnes ont été enregistrées comme « terroristes » suspectés ou « hostiles à l’État » dans le fichier informatique Sécurité intérieure de la police ouest-allemande.

Si la police est tellement avide d’informations c’est qu’elle a bien du mal à comprendre la structure des réseaux actifs. Le spectre des mouvements sociaux s’élargit et se densifie, les luttes se coupent et se recoupent, les hiérarchies sont introuvables puisqu’inexistantes, les mouvements pluricellulaires, les alliances mouvantes… et la police est perdue dans ce flou. Même les services de renseignements montrent des signes de frustration : « Avec ce type de gens notre travail a ses limites. Ils ne sont pas aussi bien organisés que le Parti communiste allemand. C’est le problème principal et un gros désavantage pour nous », déclare avec perspicacité le chef des services de renseignements du Hesse à propos des mouvements autonomes19.

La législation antiterroriste votée sous la forme de lois d’exception dans les années soixante-dix est toujours d’actualité : le paragraphe 129a qui punit « l’appartenance à une association terroriste, le soutien ou la propagande en sa faveur » a été élargi en 1986 pour pouvoir être appliqué aux petits groupes autonomes et, bien entendu, il est revenu à l’ordre du jour dans un contexte de focalisation internationale sur les risques « terroristes ». Cette loi prévoit notamment des mesures de détention particulièrement rudes (isolement, promenades d’une heure par jour, contrôle systématique du courrier, visites sous écoute de trente minutes, et d’une heure tous les quinze jours).

Le soutien et la propagande ne peuvent désormais plus être condamnés, mais aujourd’hui le 129a est complété d’un 129b20. Cette nouvelle disposition autorise en plus une garde à vue de dix jours pour toute personne soupçonnée de vouloir commettre un acte de terrorisme. En 2007 par exemple, à la veille du G8 à Heiligendamm, les manifestants opposés à la tenue du sommet se voient menacés du 129a qui peut être utilisé à leur encontre sans qu’aucun événement n’ait encore eu lieu21. Et le mois suivant, c’est encore le 129a qui permet des accusations fantaisistes contre sept personnes, dont des sociologues qui ont eu le malheur d’utiliser trop fréquemment dans leurs travaux des « expressions et mots-clé » également utilisés par un « Groupe Militant » recherché (tels que les mots gentrification et inégalité !), ou de ne pas avoir emmené leur téléphone en réunion (ce qui est qualifié de comportement conspiratif !).

Le 129a s’appliquant à des groupes et non à des personnes, le gouvernement allemand s’est donné beaucoup de mal pour apporter ces éléments d’inculpation22 grâce auxquels un acte de vandalisme peut être requalifié d’opération terroriste. Wolfgang Schäuble, ministre de l’Intérieur, affirme que la présomption d’innocence n’est pas valable dans la lutte contre le terrorisme23 et s’arrange tout à fait de la marge d’interprétation quasi illimitée du texte.

Le 11 septembre et la tornade sécuritaire qui s’ensuivit ont réactualisé une autre pratique de la police ouest-allemande : le croisement de fichiers. Dans les années soixante-dix, le directeur du BKA, Horst Herold, introduit les méthodes de criminologie systématique et fait établir un dossier complet sur la personnalité et les habitudes de chaque personne fichée, avec les crimes qu’elle a commis ou est censée avoir commis, à quel endroit et à quelle date, les méthodes utilisées, etc. Théoriquement destinés à la prévention de la criminalité, les principes de la criminologie systématique sont appliqués lors de la grande chasse organisée contre la RAF. Puis est mis en place le Rasterfahndung24, un contrôle massif de la population effectué par ordinateurs pour localiser et arrêter les membres du groupe. Leurs profils et les critères de recherche sont élaborés à partir de la supposition que ceux-ci doivent habiter des immeubles anonymes avec des garages souterrains, et qu’ils doivent payer leurs loyers et leurs factures en liquide. Les fichiers d’administrations publiques, des allocations familiales, des caisses d’assurance maladie, ceux des compagnies privées d’électricité, de gaz, d’eau, de ramassage d’ordures, ainsi que ceux de banques, d’agences immobilières ou de voyages sont alors croisés. Au fur et à mesure est passée au crible la vie des personnes

dont les « caractéristiques » coïncident avec ceux des profils pré-établis. Une fois encore, si la méthode a prétendument permis l’arrestation d’un supposé membre de la RAF, elle a surtout permis à l’État de s’informer en détail sur une grande partie de la population et de réutiliser ainsi les éléments d’enquête dans des procédures sans aucun lien avec la RAF. Pour faciliter les choses, les procédures de dénonciation sont officialisées dans la moitié des Länder et à Berlin-Ouest, tandis qu’un système d’information et de communication centralise par ordinateurs les différents éléments intéressant les services de renseignements.

Dans toute l’Europe, l’antiterrorisme a permis de transformer les procédures d’exception en dispositif ordinaire. En 2003, le Bundestag adopte un renforcement de la législation antiterroriste qui vise à faire passer de cinq à dix ans de prison la peine maximale pour appartenance à une organisation terroriste. Trois ans plus tard, les gardes à vue sont allongées, les moyens juridiques des services de renseignement (écoutes, surveillances) sont augmentés. L’objectif de la nouvelle législation est notamment de créer une base de données élargie de suspects selon des critères précis comme l’origine ou la religion. L’utilisation du contrôle des données administratives (banques, compagnies aériennes, poste, fournisseurs d’accès à internet, sociétés de téléphonie, etc.) déjà légale est systématisée. Les employés des secteurs classés sensibles tels que l’eau, la poste, l’énergie, les télécommunications, les transports, les radios et télévisions, ainsi que ceux des agences gouvernementales, peuvent être soumis à des contrôles étroits. Le « IMSI Catcher »25 est légalisé pour la police. Les pouvoirs des services secrets extérieurs et militaires (BND et MAD26) sont élargis, comme ceux du BKA. Des données biométriques sont ajoutées aux cartes d’identité et passeports. La législation à l’égard des demandeurs d’asile et immigrants est durcie27. Et cætera, et cætera. La liste est longue et non exhaustive.

Si nous affirmons que les moyens de contrôle de l’État, exceptionnels en 1977, sont aujourd’hui normalisés, ce n’est pas une paranoïa aigüe qui nous a atteints, sinon un corpus législatif constituant l’arme rêvée de toute police. Mais ne soyons pas dupes : le principal outil de contrôle de l’État est l’illusion d’un contrôle total, l’illusion de sa toute-puissance. Que nous soyons neutralisés par notre propre peur, voilà l’arme la plus affûtée du système. Il est alors rassurant de constater que d’autres ont su échapper à l’autorité qu’on voudrait nous faire croire infaillible. Les Rote Zora sont de celles-là.

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1. Déclaration de Schmidt, chancelier fédéral, en avril 1977 suite à l’assassinat par la RAF de Buback. Buback était procureur général à la Cour fédérale depuis 1974.

2. Maurice Papon a dirigé le service des questions juives de la région Aquitaine de 1942 à 1944. De Gaulle confirme ses fonctions de secrétaire général de la préfecture de Gironde après la Libération et le désigne préfet de Paris en 1958. Son passage dans cette préfecture est marqué par les massacres du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962.

3. Le concept de société structurée a été repris par le chancelier Erhard à Altmann qui l’avait explicitement élaboré contre la conception de lutte des classes. La société structurée désigne une communauté de groupes entretenant des liens de coopération, surplombée par un État renforcé dans son autorité. L’ordre politique, social et économique doit être suffisamment stable pour donner aux citoyens un sentiment de sécurité ; ce faisant, naîtrait chez les individus et les groupes un sens de la responsabilité qui consoliderait à son tour l’État.

4. Le Berufsverbot est la continuité du texte du 19 octobre 1950, mentionné plus haut, visant l’élimination des antifascistes de l’appareil d’État.

5.Heinz Kühn, membre du SPD et Premier ministre de Rhénanie du Nord-Westphalie.

6. La Loi fondamentale institue le 23 mai 1949 un État fédéral né de la fusion des trois ex-zones d’occupation anglaise, américaine et française et pose les principes constitutionnels de cet État. C’est le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe qui en est le gardien et statue donc sur l’interprétation et l’application de ce texte.

7.  Date à laquelle le décret a été supprimé.

8. La police criminelle fédérale, appelée BKA, cumule les fonctions de police criminelle et de renseignements généraux.

9. Interview Die Unbeugsamen von der Spree des Quatre de Moabit, membres du Mouvement du 2 Juin. Interview pour le Stern jamais publiée par le journal. Brochure de novembre 1978.

10. Nous n’oublierons cependant pas Ulla P. et Ingrid Strobl arrêtées en 1987 et qui ont subi respectivement huit et trente mois de préventive pour soutien présumé aux Rote Zora.

11. À l’hôpital universitaire de Hambourg-Eppendorf, un laboratoire d’études cliniques du comportement dispose d’une camera silens et effectue des recherches concernant les aspects psychosomatiques, psycholinguistiques et thérapeutiques de l’agressivité : des chercheurs étudient, entre autres, les productions verbales et le comportement moteur de sujets en isolation perceptive. Les conditions de détention infligées à certains prisonniers politiques participent de ces expériences dans les années soixante-dix. La section morte est caractérisée par l’extrême faiblesse de la stimulation sensorielle et reproduit les effets induits par l’enfermement en section silencieuse de manière moins spectaculaire, dans un objectif de généralisation des privations sensorielles à toute la détention.

12. Sur les conditions de détention en isolement sensoriel des membres de la RAF, voir À propos du procès Baader-Meinhof Fraction Armée Rouge. De la torture dans les prisons en RFA. Christian Bourgois, Paris 1975.

13. Un avocat ne peut défendre qu’un seul prévenu pour terrorisme, il peut être révoqué par la cour, ses contacts avec son client peuvent être contrôlés et supprimés (loi du 30 septembre 1977).

14. Le 28 octobre 1977, une nouvelle loi antiterroriste définit ce que sont « les causes politiques et spirituelles du terrorisme » : l’attaque contre l’État, l’attaque contre la confiance du citoyen en l’État, l’attaque contre l’ordre des valeurs, la critique sociale sans limite, le marxisme, la fausse analyse du passé !

15. Terroristes du dimanche.

16. Nous utilisons par la suite le sigle RZ pour dénommer les Cellules révolutionnaires.

17. Texte des prisonniers de la RAF et dernières lettres d’Ulrike Meinhof, Maspero, 1977.

18. Dans les années quatre-vingt-dix, la moyenne des procédures étaient de cent cinquante-cinq par an pour ceux-ci et de trois par an pour les groupes d’extrême droite.

19. Propos de 1988 cités par Rolf Gössner, The german anti-terror-jurisdiction and the establishment of the truth by the means of the principle witness.

20. En vigueur depuis août 2002, le 129b permet de poursuivre quiconque fonde, fréquente ou soutient une organisation criminelle ou terroriste à l’étranger (c’est-à-dire ne disposant pas d’une structure en Allemagne) ou recrute des membres pour son compte.

21. Le 9 mai 2007, avant le début du G8 et de son contre-sommet, les autorités utilisent le 129a pour procéder à une quarantaine de perquisitions dans tout le pays.

22. Voir la pétition de soutien à Andrej Holm dans le Nouvel Observateur du 22 août 2007. L’acte lié à cette procédure antiterroriste est l’incendie de camions de l’armée dans le Brandebourg.

23.  Entretien accordé au Stern, 19 avril 2007.

24.  Quadrillage informatique systématique.

25. Appareil qui localise dans un rayon de 200m tous les téléphones mobiles actifs et détermine quels sont les appareils et leurs numéros de carte. Il s’interpose entre le mobile et la borne en prenant la place de la seconde pour intercepter tous les appels avant de les retransmettre au réseau GSM. Le téléphone qui a ainsi accepté l’appareil comme sa station « légitime » n’est plus protégé par un système de cryptologie.

26. Le Militärischer Abschirmdienst (MAD) est le service de renseignement de la Bundeswehr (forces armées allemandes). Le Bundesnachrichtendienst (BND) est le service de renseignement du gouvernement fédéral.

27. Le nombre de « raisons spéciales » pour motiver des refus de permis de séjour a été considérablement accru. Dans le registre central des étrangers, les sauvegardes de données sont plus nombreuses et plus longues ; le registre est développé en un fichier central de visas. Les bureaux de police ainsi que les services secrets ont désormais un accès facilité à cette banque de données.

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